Travaux

Georges Navel

Je sarcle les allées autour du torticolis des parterres. Des murs, des grilles, des séparations.

J’ai du mal à comprendre le goût des propriétaires de villas.

 

Après le large des champs, le large de la vie en été, j’ai du mal à comprendre le goût des civilisés, les singes, pour la possession des villas inhabitées, pour la nature ridiculement mise en plis derrière des grilles et des serrures. La neurasthénie fleurit, l’homme est l’ennemi de l’homme.

 

Avec le silence pour compagnon, je mène la vie d’ombre travailleuse jusqu’à l’heure du repas. Il est léger le repas. Heureusement il y a dans le parc un figuier.

 

Dans la sieste, je retrouve l’innocence animale. Rien n’existe plus du monde des singes. Puis, je reprends la tâche, elle n’est pas pénible. Autre chose est d’être là dans ce monde étranger, de sentir autour de soi, sur toute la vaste colline et dans la ville un monde aménagé au gout des singes, chaque morceau de nature découpé et encadré de murs, la terre en petits pâtés, et que ça semble ainsi naturel à ceux qui possèdent et qu’ils soient ainsi satisfaits.

 

De la vie du large je ramène une âme de Mohican, des états d’âmes de crève-la-faim étonné. Je gratte le sol avec mes outils et je trouve consolant de penser à l’éternité, que la terre reprendra ses droits, que le monde artificiel retournera à la poussière.

 

La vie est un songe, la vie est un cauchemar, mais j’imagine un monde plus sain, plus généreux, le monde des maçons de la vieille ville. Pas de grilles, pas d’esclaves. Des maîtres, je n’envie pas le ridicule. Je lis l’organisation sociale dans un jardin, la barbarie dans les murs qui l’entourent. Ils se retranchent, ils dictent, ils commandent, ils pensent que c’est pour mieux vivre. Je suis là, à gratter leurs allées, parce que j’ai besoin d’argent pour manger. C’est étrange. Ce n’est pas un travail sérieux.

 

Avec un tuyau d’arrosage, je laisse tomber une pluie brillante, un feu d’artifice aquatique, la voie lactée d’une fine pluie sur le jeune gazon, en dessous des hauts palmiers.

Un jour de grands architectes paysagistes viendront tracer de grands parcs sans murs ni grilles pour les hommes libres de la ville future, pour les hommes ayant le large dans le regard, pour les maçons de la vieille ville.

Une lumière douce et grave sur les collines bleues qui s’avancent jusqu’à la mer.

J’ai levé la tête.

La terre rêve, plus que l’homme, et comme si je devais accorder mon esprit à la beauté entrevue, je chasse les idées rageuses.

Otium cum dignitate : la dignité de l’oisiveté.

 

Ce texte est un extrait de Travaux publié en 1945.

Georges Navel raconte dans son livre Travaux sa vie d’ouvrier et de trimardeur. Ecrivain prolétaire, il est représentatif de ce qu’on appelle « le refus de parvenir ». L’auto-éducation a été pour lui le moyen de renforcer sa classe sociale plutôt qu’une stratégie pour en sortir. Sa fierté et sa capacité d’émerveillement, y compris dans le labeur, sont un magnifique exemple qui aide à résister à la compétition pour la « réussite sociale » et son carnaval de grades et de médailles.

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