Tout travail mérite misère

Eric Meunié

« Il y a un abus que j’ai vu sous le soleil et dont les autorités sont la cause, c’est quand les vauriens siègent en haut et que les nobles sont placés en bas.»

L’Ecclésiaste

Tu travailles à la banque d’accueil du centre culturel B nord, en plein cœur de Ville musée capitale. Lorsqu’un autocar déverse quelques natifs devant la vitrine supposée les représenter, passé l’effet de stupeur, ils rient bêtement. Est-ce grâce à leurs impôts qu’un centre B nord subsiste dans la luxueuse et cosmopolite Ville musée capitale ? L’un d’entre eux, pointant une face blafarde dans l’embrasure de la porte, te l’affirme.

Ta fonction exige d’encaisser la remarque sans sourciller.

On te veut lisse et huileux dans les échanges, mais déterminé. Pour conserver ta place à la proue de ce bâtiment, t’enjoint la responsable communication, fonce ! Assis derrière le comptoir, parfaitement immobile, tu ne sais comment t’exécuter. Dois-tu faire les cent pas dans la vitrine ?

Sois créatif dans ton travail. Mais ne prends aucune initiative sans notre accord.

Ex-dame-pipi d’un théâtre transex, la responsable communication plastique a toujours l’air contrarié. Comme si tu avais négligé la petite pièce en sortant de l’urinoir, tu subsumes qu’elle tire une satisfaction perverse à te prendre en faute. Ton âme velléitaire hante son masque renfrogné.

Car, le qualificatif t’eût-il échappé, c’est en tant que proactif spécialisé qu’on t’aura recruté.

Proactif désigne cette sorte d’individu qui dépense une énergie de fauve dans sa cage. On te le rappelle avec impatience quand tu hausses épaules ou sourcils.

La responsable communication plastique te tient pour un imbécile. Non qu’elle t’estime dépourvu de jugeote, mais parce que te sachant sous-employé elle t’en veut doublement.

Tu mériterais tout autant qu’elle un poste à responsabilité (et confortable salaire), mais tu fais mine de t’en ficher, manquant de la dévotion hiérarchique nécessaire aux émoluments.

Crois-tu posséder l’art de connoter tes observations d’une profondeur de vue, ta responsable y détecte instinctivement un mépris sournois pour la mission du centre B nord. Tu aurais besoin de suivre une formation aux techniques de l’accueil, dit-elle.

Tu ricanes sous cape. Il y a bien dix ans que tu plaisantes avec les visiteurs. Voire vingt.

On t’exhorte au ressaisissement, afin d’améliorer ton image auprès du conseiller culturel et ne pas risquer la mutation dans les bureaux de l’administration, où tu actualiserais sous surveillance étroite les adresses d’une interminable liste de quidams à convaincre que l’art émergent de la région B nord témoigne comme nul autre d’un esprit d’irrévérence.

Mais quand tu fais semblant de t’y investir, le semblant montre une conscience du néant de la tâche.

À la faveur de temps morts, à ton insu, perçu de loin, de profil, ou selon des angles défavorables, tel te déniche et te scrute le regard embusqué du conseiller culturel, parachuté des hautes sphères de la commission impériale.

En matière de semblant, l’ordure diplomatique en connaît un rayon. Il a monté de toute pièce maints dossiers de disqualification, obtenu fautes et démissions à l’usure morale, par une savante technique de déboussolage. Inutile de clamer ton innocence, un vautour de cette sorte repère à coup sûr les planqués qui ne respirent qu’à la perspective de leur fin de mois.

Une porte donnant sur l’arrière-cour fait l’affaire, que les régisseurs hygromètres ont demandé de maintenir fermée et que le conseiller culturel, poussé par une colère théâtrale, exigera de trouver ouverte au moment de son irruption.

Pour préparer son entrée, le conseiller mijote à l’étage supérieur. Agrémente cette attente de vinasse maison. De temps en temps se lève, et posté à l’angle de sa fenêtre prend acte de la fermeture de la porte, en contrebas.

Tu lui réponds n’avoir pas ouvert la porte, parce que cela dérègle la clim.

Tiens, il y a un problème de clim ? Je n’étais pas au courant. S’il y avait eu un problème de clim, on m’aurait prévenu, non ? Alors, il n’y a pas de problème de clim, n’est-ce pas ?

Le conseiller penche la tête, menton fuyant, et observe la base de la porte, comme un artisan vérifiant l’équerrage. Qui dirige cette maison ? Qu’est-ce que je suis, selon toi ?

Il dessine un cadre avec vigueur, les mains en suspens.

Ce n’est pas un miroir pour que tu te contemples physiquement. C’est un miroir mental que je te tends !

Vous fixez de conserve le battant ouvert, comme pour s’en assurer : le ciel et l’ombre des grilles reflétés dans la vitre, vos contours de fantômes bleus.

 

La neurasthénie accumulée depuis des années au centre B nord, le sentiment d’y vieillir stérilement, d’avoir raté sa vie, se résoudraient par l’haleine fétide et l’agitation d’un fonctionnaire teigneux ?

Tu entends que selon lui l’expression petit pois qualifie ton cerveau. Ceci est un avertissement ! Hurle-t-il en quittant à pas rapides la salle vide, y laissant l’onde de son cri.

Le centre B nord de Ville musée capitale aspire à devenir une agence modèle du redécoupage territorial, la plate-forme d’avant-projets périurbains en zones de métissage culturel, un laboratoire fédérateur pour les délocalisations entrepreneuriales. Et autres foutaises que tu peines à te figurer. Saupoudré dans les imprimés de présentation de nos activités, entonné dans les réunions d’équipes, ce jargon programmatique t’endort.

Propageant par onde circulaire les diktats de la table ronde de la commission impériale, tout bon responsable de secteur doit inculquer à son petit personnel quelques concepts clés (levier des minorités agissantes, méfiances des comploteurs patriotes), et les restituer aux visiteurs, sans jamais s’aventurer dans des discussions géopolitiques à risque (menaces infra- structurelles des conflits linguistiques).

À chaque argumentaire de spectacle ou discours d’un chef de secteur repris par sa garde rapprochée, tu vois un nouveau désaveu de la prétendue vocation du centre, valant un nouvel échec de ta part à assimiler le langage administratif attendu de toi pour en rendre compte. Tu diagnostiques doctement que ce langage impersonnel ne comprend pas son propre objet (d’art), et que la condition même pour le parler semble être ce déni.

Tu te demandes si les artistes insoumis et malins présentés dans la salle d’exposition du centre B nord ont conscience de la bureaucratie panoptique qui recadre leurs prétentions. Il serait plus cash de mettre sous verre et suspendre aux cimaises directement les billets de la monnaie nationale, te dis-tu, car cette devise n’a plus cours.

L’ancien pays dont le nom s’efface progressivement subsiste comme une réserve folklorique vidée de son identité. La région B nord n’est qu’une des cases, en voie de standardisation, d’un cartel financier. Penses-tu.

Photographiés par brochettes dans le journal de la délégation générale, ces visages hypocrites et las, couperosés par le flash et la vinasse, souriant à l’occasion d’une promotion mystérieuse, tu es à leur service.

Il est possible que la fonction d’accueil au centre culturel B nord ait à force produit cet état de méditation morbide. Et que partout, comme un éblouissement printanier faisant nappe, dans cette salle blanche, dans la rue, monte l’antimatière inhumaine et lumineuse. Que tu en sois baigné, le front légèrement incliné, tout le corps porté par la masse liquide.

Combien d’années sont ainsi passées par ce moment unique et suffocant dans la salle d’exposition, pas même en succession dans cet abîme, mais se substituant les unes aux autres, qui honorent de ton contrat la durée indéterminée ?

C’est pourtant comme amuseur que tu fus jadis engagé là par une amoureuse des arts. Il t’arrive (d’ailleurs) encore parfois d’être invité à donner lecture chantonnée de tes observations critiques. Pas à B nord. Mais au centre culturel M Sud, par exemple.

Des hôtesses serviles, absolument imperméables à ton humour. Un nabot maniéré puant l’alcool anisé, c’est le patron. À peine débarqué en zone sud, tu identifies sous l’enthousiasme empressé l’ambiance connue par le menu au centre nord qui te salarie. L’immersion brutale dans un pareil biotope, animé par l’un ou l’autre de ces despotes exerçant un pouvoir hypnotique sur vingt aliénés produit en toi la même asthénie, agent B nord ou amuseur M sud.

Vous nous avez trouvé facilement ?

On te montre la salle où tu te produiras tout à l’heure. S’inquiète de savoir si tu es bien logé, ce que tu souhaites. On est entièrement à votre disposition, te dit-on. En te serrant longuement la main pour la photographie, le chef du centre M sud soupire il y a longtemps que je voulais vous inviter. Tu entends dans cette formule un air de regret, tandis que dans son dos les trois assistantes en arrêt t’adressent un regard de complicité commerciale.

Le chef t’entraîne sur la terrasse en te frottant chaleureusement le dos.

Le centre M donnant sur un port de transit clandestin pour personnel à bas coût et le centre B ouvrant sur la place piétonnière mal famée d’un quartier macabre ont pour chefs les mêmes guignols venus couler du bon temps, empocher des subventions et taquiner quelques doctorantes de gauche encore fraîches.

Ces fonctionnaires parasites, tu leur dois ta survie financière. Un maigre salaire en échange d’une concentration sur le vide au comptoir d’accueil. De maigres cachets pour marmonner ta méditation de comptoir sur la vanité vaine, en représentation. Tu bredouilles c’est un miroir mental que je te tends devant l’inexpressif troupeau d’un jeune auditoire féminin soucieux d’amortir son abonnement en se coltinant la totalité du festival comme un devoir scolaire.

Tu dramatises : Qu’est-ce que je suis, selon toi !?

(Applaudissements)

En ouvrant les grilles de la salle d’exposition, de retour au centre B nord, tu te réconfortes dans cette certitude : ni agent d’accueil ni poète performeur. Pourtant dans ton casier, tu trouves une petite note précisant que tu vas devoir participer au stage de formation intitulé : apprendre les techniques de l’accueil.

«La fonction d’accueil du centre B nord restructuré se trouve concentrée au comptoir du secteur des arts plastiques. Ceci suppose une nécessaire évolution de votre travail devant déboucher sur un rôle proactif à l’accueil des personnes susceptibles d’interroger l’interlocuteur que vous êtes sur notre mission. Il me paraît impératif que vous participiez à cette formation afin que vous puissiez garder toutes les compétences requises pour conserver votre emploi.»

Tu téléphones au pauvre garçon qui après une brève révolte de quartiers a obtenu pour son rachat la responsabilité des ressources humaines. L’estomac noué, le débit rapide, les mots mêlés dans une inquiétude constante, l’ex-racaille a été briefée pour se réjouir avec toi : le chef te propose un stage, tu te rends compte, c’est génial ! Alors que nous, nous demandons vainement des formations, toi tu as la chance d’en avoir une, et tu voudrais ne pas y aller !

Tout salaire mérite misère fait partie d’un livre en cours (construction, démoralisation, destruction) depuis sept ans.

Eric Meunié a publié L’enseignement du second degré, Éditions Créaphis, 1993 ; Confusion de peines, P.O.L., 2001 ; Poésie complète, Éditions Exils, Paris, 2006 ; Auto Mobile Fiction, P.O.L., 2006.

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