The Good

 

Je me souviens bien de l'entretien d'embauche à La Poste, et de la première impression que m'avait faite le directeur de la distribution. Un grand gaillard, coiffé en brosse, des yeux bleus francs qui semblent très soucieux de comprendre son interlocuteur. Pour moi, cet homme aurait parfaitement campé le rôle d'un sergent de la guerre du Viêt Nam, le rôle du sergent dévoué à ses hommes, bienveillant avec les plus fragiles, fidèle à la chaîne de commandement et un peu candide.

« Vous pensez quoi du métier de facteur ? Voix posée, presque douce.

« Je n'en pense pas grand-chose à vrai dire ». La réponse lui plaît.

Il me lance un sourire américain. C'était une bonne réponse.

« Vous commencez demain ! » Réplique de film.

Poignée de main franche et militaire. Cet homme me fait bonne impression.

 

Le lendemain, c'était les collègues. Et j'ai entendu un son de cloche bien différent de ma première impression quant au chef distri. Ce directeur, en fait, était nouveau. Et son rôle, tout le monde en était très conscient, consistait à faire avaler les dispositions anti-sociales conséquentes à la privatisation de La Poste : les fameuses réorga. Ça me semblait bien abstrait, ces réorga (j'essayais moi de ne pas totalement craquer dans ces premiers jours). Je m'étais attendu à un chef de brigade probe, présent et autoritaire, mais après quelques jours je ne l'avais toujours pas vu. Un collègue m'apprit qu'il se terrait dans son bureau bien éloigné du vacarme hilare des travées, où nous, les facteurs, triions les enveloppes. Il m'apprit que ce pauvre sergent en carton « s'était fait étaler » par un facteur nerveux durant une réunion syndicale. C'était quelques temps avant que je n'arrive. Le chef avait cru bon de profiter de la réunion pour souffler un peu et se promener dans les travées, pendant que ses soldats les plus rebelles conspiraient dans leur local dédié. Mais un syndiqué l'avait vu, et de près. Des jours plus tard, je l'ai vu moi-même se faire empoigner rageusement et se retrouver la gueule par terre : il y avait des dents. Le chef distri n'a rien dit, s'est relevé, s'est calmement apposé la main contre sa mâchoire carrée sanglante et a regagné son bunker. Et je ne l'ai plus revu.

 

 

The Bad.

 

La nouvelle cheffe distri est arrivée. Et n'a pas fait une impression très inclusive, elle a fait la gueule. Elle est venue annoncer au groupe d'une voix très enrouée le changement de direction en sa personne à chevelure blonde. « Nous allons travailler ensemble dans l'entente et le resp... ». Personne ne l'a écoutée, mais son surnom est apparu simultanément dans tous les esprits. « Tu l'as entendue la Blondasse ? ». On ricanait. On songeait à sa défaite inéluctable et proche. Elle ne tiendrait pas autant que le Bon Sergent dont je me souvenais bien du regard bleu et des dents par terre. Les syndicalistes les plus turbulents s’échangeaient des sourires gourmands carnassiers ou, de leur langue, mimaient des fellations. La réorga no pasará.

 

Après une semaine, l'ensemble de la distri a dû se résigner à plusieurs constats.

Premièrement, la Blondasse n'avait pas peur d'arpenter les travées, de long en large, à toute heure. Même, elle pouvait invectiver certains postiers qui pouvaient lui sembler plus lents par rapport au mouvement général.

Deuxièmement, elle n'était pas du tout enrouée comme pour un mal de gorge. Sa voix rocailleuse venue comme d'un lendemain de cuite de Sylvester Stallone lui était tout-à-fait naturelle. Et elle faisait la gueule tout le temps, l'air mauvais sur ses lèvres charnues.

Enfin, et par conséquent, son surnom avait évolué à la faveur d'un consensus immanent.

« Elle n’est pas commode Rambo, ce matin ».

 

Le changement semblait clair. On avait essayé, pour faire passer la réorga, le Bon Sergent poli, affable et bienveillant. À présent était venue l'heure du bad cop, bien plus viril et brutal que ne l'était son prédécesseur : Rambo. Seulement, et cela avait son importance, Dieu avait donné à Rambo une enveloppe charnelle féminine. Les postiers de la distri, qui ne s'étaient pas gênés pour rudoyer – c'est peu dire – le Bon Sergent, conservaient malgré tout une certaine morale populaire patriarcale qui allait tout simplement neutraliser toute résistance aux projets de réorga : « On ne frappe pas les femmes ».

 

Les gars, effectivement, ne songeait pas à la bousculer. Ils ruminaient peut-être des idées d'immolation pour eux-mêmes. Parfois ils râlaient. Mais au petit jeu du clash, Rambo alliait la pugnacité du soldat et la double éthique de la femme. Elle avait toujours le dernier mot avec sa voix rauque. J'ai moi-même commencé à m'inquiéter quand j'ai considéré la gueule du futur représentant syndical de la distri, une tête de raisin mou prête à toutes les compromissions. Il m'avait appelé plusieurs fois, des jours où je ne travaillais pas, me demandant ce que Rambo m’avait demandé : remplacer au pied levé un facteur dont la tournée m'était totalement inconnue. Une tournée à l'aveugle. Le cauchemar. C'était rare mais ça arrivait aux « tourneurs » comme moi. Et ça arriverait aux autres, ça deviendrait la règle générale petit à petit. Sans le savoir, j'avais une idée bien précise des conséquences de la fameuse réorga.

 

 

The Ugly.

 

Cette manière délocalisation/relocalisation des tournées aurait un impact certes sur les conditions de travail, mais elle atteignait plus profondément et plus sûrement l'image même du métier. Moi, je pouvais le constater en tant que « tourneur », car je n'étais pas, je n'étais jamais un visage familier dans les quartiers.

« Bonjour, c'est La Poste ! » Oui, j'étais La Poste.

« Où il est le vrai facteur ? »

- « Vous êtes qui vous ? »

- « Il revient quand le facteur ? »

Les gens étaient soupçonneux et à raison. Certains n'ouvraient pas, claquaient la porte à l'inconnu que j'étais, (et pourtant j'étais La Poste). Et les facteurs installés pouvaient craindre eux d'être relégués à cet état de relatif anonymat que le logo La Poste ne pouvait vraiment empêcher. La confiance, c'est des années de terrain. Et cette aura de confiance (qui fait partie du cliché du facteur, mais qui est le fruit du travail) allait franchement pâlir.

 

Au bout de quelques mois de déprime, une nouvelleté du métier est apparue. Pas comme une conséquence de la fameuse réorga, mais comme nouvelleté : le facteur pouvait – en attendant de devoir – vendre des abonnements pour téléphones mobiles, ou des services jusque-là naturellement gratuits. Rambo en appelait à l'initiative individuelle (ce que certains de mes collègues appelaient la collaboration).

 

Parmi les syndicalistes à tendance complotiste, certains ne voyaient pas juste une coïncidence entre les grèves massives de 2008 à La Poste et la sortie, cette même année, de cet hymne à l'aura de confiance du facteur qu'est Bienvenue chez les Ch'tis. Ainsi, même après l'avoir sensiblement brisée, on pouvait encore faire quelque chose de l'aura de confiance de facteur : comme vendre des forfaits mobiles. Autrement dit, le reste d'aura de confiance – qui ne logera désormais que sur un petit logo jaune sur fond bleu et le succès populaire d'une comédie française – servait à associer le facteur à la figure qui suscite tous les sentiments allant de la méfiance au dégoût, l'autre nom de l'escroc : le démarcheur.

Il est sans doute possible de trouver (tel ce philosophe Europe 1) une ou deux morales provisoires à cette modeste expérience.

 

Frédéric Montfort, chauffeur-livreur provisoire.

The Good,

the Bad,

the Ugly

Frédéric Montfort

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