Témoignages de cinq étudiants en école d’architecture

 

Mickaël Deseille, Maxime Labrosse, Tom Leblais, Albin Maury, Amélie Tripoz

 

 

Propos recueillis à partir de questions portant sur leur futur proche après le Master, leur façon d’appréhender le monde du travail, les débats sociétaux autour des mutations du travail et de son organisation, la manière dont leur proches leurs avaient parlé du travail, leur impression sur le fait d’avoir été bien ou mal préparés au monde du travail, ce qu’ils attendent de celui-ci, ce qu’ils sont prêts à accepter ou ce sur quoi ils refusent de transiger, le sentiment d’être représentatifs de leur génération ou non.

 

Amélie

L’après-école se pose dès maintenant pour moi : je viens tout juste de finir mon Master. J’ai un stage à faire pour valider mon diplôme mais je n’ai aucun plan pour la suite. Je suis ouverte à toutes les opportunités, j’en suis la première étonnée, mais elles se présentent toutes seules.

Mon idée, c’est d’éviter absolument la « voie royale », attendue, c’est-à-dire le travail de petite main en agence classique, derrière un bureau, une souris d’ordinateur dans la main. Je ne veux pas être cantonnée à une seule activité, je me lasserais très vite. À l’école on touche à tout et j’aimerais garder ça. Pour nous, repenser le travail, c’est aussi de l’architecture.

Je suis plutôt contente d’avoir terminé mes études. Je viens de passer cinq années dans un cursus tracé et j’arrive enfin à une intersection où les opportunités se présentent et où je dois choisir où je vais. Je n’ai plus de comptes à rendre et tout est ouvert. Je n’ai pas d’idée précise mais je n’ai pas envie de me bagarrer ; je n’ai pas l’intention de faire une H.M.O. (Habilitation à la Maîtrise d’Œuvre en son Nom Propre, nécessaire pour pouvoir s’installer et signer des plans en tant qu’architecte) à tout prix. Si on me le propose, j’aviserai. En fait, je suis plus attirée par ce qu’il est possible de faire sans s’inscrire à l’Ordre des Architectes que par le titre qu’il offre. Je m’intéresse depuis un moment aux débats de société autour du salaire à vie et du revenu universel ainsi qu’à la séparation entre revenus et centres d’intérêt : la distinction entre emploi et travail, en fait. J’envisage donc ma vie sur plusieurs fronts, avec plusieurs activités, certaines rémunératrices et d’autres pas – ou peu. Pour moi ça devient une nécessité : travailler – au sens de « faire des choses » – en accord avec mes convictions écologiques, éthiques, politiques et mes envies, aujourd’hui, ça ne me permettrait absolument pas de vivre. C’est certainement pour cette raison que, tous les cinq, on a choisi des études d’architecture – même inconsciemment : on passe notre temps à tout remettre en question. On a envie de proposer des choses, de concevoir des projets qui proposent des réponses à ces questions.

L’envie de faire différemment du modèle dominant n’est pas tant une question de génération qu’une question d’époque. On est pris dans un mouvement plus global. Les remises en question ne sont pas propres à notre classe d’âge – d’ailleurs, nous sommes très certainement un groupe marginal au sein de notre classe d’âge. Aujourd’hui, des travailleurs sont en reconversion professionnelle dans tous les milieux et à tous les âges. Après des études ou des débuts de vie dans des voies tracées plutôt traditionnelles comme l’industrie, la finance ou l’informatique, certains se posent la question du sens de leur travail, comme nous sommes en train de le faire, et s’inventent de nouveaux chemins de vie. Ce qui me paraît important, c’est effectivement de trouver un sens à ce qu’on fait, de se sentir utile. Ce qui compte pour moi, c’est de faire avancer les choses, à mon échelle, en posant des questions et en proposant des réponses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mickaël

À partir de septembre, j’espère faire ma H.M.O., passage obligé pour s’inscrire à l’Ordre des Architectes. La « voie royale », donc. Pour ça, il faut trouver une entreprise qui nous accueille et ce n’est pas facile. Par la suite, quoi qu’il arrive, j’espère pouvoir éviter de bosser pour quelqu’un d’autre. Mais on verra, c’est un peu le flou artistique. J’ai hâte de rentrer vraiment dans le monde du travail ! J’en ai assez de faire des choses fictives à l’école. Aujourd’hui, je travaille pour un patron en parallèle de mes études. Je vois bien que le problème est toujours le même, il faut faire rentrer du fric, parce qu’il y a cinq personnes qui dépendent de l’agence, ça oblige à faire des choses pas toujours intéressantes.

J’ai peur de me retrouver à faire un travail alimentaire dans une agence où l’on s’ennuie et où on a l’impression de faire des projets à la chaîne. Je vois bien que le système est fait pour évacuer les petites agences. C’est dommage, ce sont ces structures qui me plaisent bien. Dans mon éducation, le travail, c’était la base. On m’a toujours dit que si je voulais devenir quelqu’un, un bon consommateur, il fallait que je travaille, et plutôt en tant que salarié. On ne me parlait pas d’enrichissement personnel mais de travailler pour m’acheter ma maison, ma voiture et gagner de l’argent. Sauf que c’était le monde d’avant 2008. Depuis, la flexibilité à outrance a tout transformé et les C.D.I. n’existent quasiment plus. Bon, nous, on est un peu des hippies et le C.D.I. ne nous fait pas rêver, mais pour ceux qui ont les traites de leur baraque à payer, le C.D.I. les fait énormément rêver, et j’en connais beaucoup.

Mais ça m’a peut-être fait comprendre qu’il fallait que je me donne les moyens de mes ambitions, que les choses n’allaient pas arriver toutes seules. C’est peut-être pour ça que j’ai poursuivi mes études. Mes copains d’enfance ont tous arrêté après le bac. Pour eux, je suis une espèce d’O.V.N.I. Ils me prennent pour le mec le plus intelligent du monde. Pourtant, si tu sais faire un peu de paperasse, c’est super simple de faire des études. Tu peux prétendre à 500 euros de bourses et 250 euros d’APL. Ça fait 750 euros par mois. D’un point de vue matériel, ça nous rend tous capables de faire des études. Mais le drame, c’est que les freins qui ne devraient être que d’ordre financier viennent de raisons bien plus profondes. Nous, ici, quand on pense « travail », on pense à autre chose que « boulot ». Travailler dans une association, faire une thèse, lire des livres, ça ne rapporte pas d’argent mais c’est aussi du travail, ce n’est pas juste un enrichissement financier. Pour moi, ça doit d’abord être une activité à laquelle je prends plaisir. Parce que je me souviens de la première fois que j’ai travaillé à l’usine pendant les vacances comme préparateur de commandes : on te donne 500 lignes à faire, et au bout de 2 jours à peine, on t’appelle pour te dire que t’as pas fait ton chiffre. Alors que t’es tout jeune ! Ça te rend aigri ! Lors de ma première année d’apprentissage en agence, je sortais d’un Bac Pro, je n’avais jamais pratiqué, je ne savais rien faire et le lundi matin, le sport de mon maître de stage, c’était de reprendre mes plans, de faire des gros cercles rouges, pour montrer au patron que je m’étais trompé. Alors que je n’avais jamais rien fait de ma vie avant ça.

Pour un travail qui nous plaît, je pense qu’on est tous prêt à se contenter de peu, même si on n’a pas tous la même conception de ce « peu », il demande à chacun le même effort. Je n’irais pas jusqu’à vivre dans un squat mais j’accepte volontiers de ne pas rouler en Porsche ! Par contre, je ne ferai pas de concession sur la notion de plaisir. Mais là je parle en tant qu’étudiant parce que je ne sais pas ce qu’on fera une fois qu’on aura été broyés par la réalité. Je me dis que tant qu’il y a du plaisir, on y arrivera. Le jour où il n’y aura plus de plaisir et qu’en plus il n’y aura pas d’argent, là, ça deviendra très compliqué. Je veux au moins avoir de quoi me loger et me nourrir sans me poser de questions.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

Albin

Comme Tom, à la rentrée, je vais faire un C.A.P. charpente. Ça me permettra de partir loin et de voyager un peu longtemps tout en bossant sur des chantiers. Je pense que c’est le bon moment pour le faire.

Si je ne pars pas tout de suite après mes études, je risque de me laisser enfermer dans le monde du travail et des contraintes financières. Ce C.A.P., c’est aussi le moyen pour moi de compléter mon cursus et de nourrir ma future pratique d’architecte. Contrairement à Max et Mika, je n’ai jamais vraiment travaillé, ni avant, ni pendant mes études. Mais j’avoue que ça me tarde de me frotter enfin aux questions économiques, relationnelles et autres. J’ai hâte de voir ce qu’on sera capable de faire avec nos idéaux parce qu’ils sont plutôt jolis sur le papier, mais on verra ce que donnera la confrontation avec la réalité !

Depuis les années 2000, la pratique de l’architecture est tellement remise en question qu’elle n’a plus grand-chose à voir avec l’idée qu’on se fait de l’agence traditionnelle. On commence à voir des architectes se structurer différemment, avec des équipes pluridisciplinaires. Les débats actuels sur le travail trouvent des échos très forts sur notre métier et notre pratique de l’architecture. Cette prise de recul sur nos pratiques me semble être une bonne chose et un signe prometteur. J’ai le sentiment qu’aujourd’hui on est nombreux à se poser la question de savoir ce qui est vraiment nécessaire, et beaucoup acceptent de revoir leurs besoins à la baisse. C’est peut-être par la force des choses, mais on n’aspire plus tellement à la sécurité de l’emploi, ni même à la stabilité financière.

Il paraît même qu’aux Etats-Unis, il y a plein d’entreprises (Google, Facebook, etc.) qui ne savent plus comment s’y prendre avec les employés de notre génération parce qu’on n’a pas les mêmes aspirations que les générations précédentes. Ils sont obligés de revoir leurs méthodes d’organisations, de management, etc. Ce qui compte pour moi, c’est d’avoir l’impression de faire avancer les choses positivement. Et je suis plutôt optimiste.

Si je n’avais pas cet espoir-là, je me débrouillerais pour ne pas avoir à travailler (à travailler comme on l’entend communément !) tellement ça ne me paraît plus approprié à notre époque.

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le goût du risque

- Peut-être que notre génération a plus le goût du risque ?

- Je ne sais pas si on a le goût du risque, mais en tout cas on n’a pas le choix !

- C’est la crise, c’est la galère. Mais c’est pas mal d’être obligé de prendre des risques…

- Ce n’est pas toi qui disais que tu avais peur tout à l’heure ?

- Mais si ! J’ai salement peur !

Le salaire universel, le salaire à vie, la réduction du temps de travail

- Si on te versait d’office 1500 euros par mois, est-ce que tu travaillerais ?

- Bien sûr ! Je ne peux pas imaginer l’oisiveté une seconde ! Même si je gagnais au loto ! Mais c’est pareil pour tout le monde ! Personne n’a envie de ne rien faire, c’est bien le meilleur argument du salaire à vie ou du revenu universel. Peut-être que pendant un temps, on arrêterait de travailler mais au bout d’un moment, on sortirait dans la rue, on aurait besoin de voir des gens, de faire des trucs. En tout cas ça vaut le coup d’essayer. Les retraités, par exemple, ils sont déjà dans cette situation et ils sont ultra-productifs. Le club de bridge, il tourne à plein régime ! Et les Restos du Cœur, sans eux, ça n’existerait pas. Et si on passait aux 28 heures ? T’imagines ! Le temps libre que ça laisse ! Moi je crois plus à la diminution du temps de travail. Mais le salaire à vie arrivera avant la diminution du temps de travail. Faudra voir ce qu’ils feront de la C.A.F. et du R.S.A., s’ils enlèvent ça en voulant nous faire croire que c’est une avancée sociale majeure...

Le sens

- Le plaisir au travail, c’est bien joli, mais qu’en est-il du sens ? Tu ne te verrais pas faire un travail qui aurait du sens mais qui ne t’apporterait pas de plaisir ?

- Pour ma tante qui travaille à l’usine, coller des étiquettes sur des pots qui défilent, ça a du sens. Elle ne changerait sa vie pour rien au monde parce qu’elle fait partie d’un tout qui donne du sens à ce qu’elle fait. Mais pour moi, faire des choses qui ont du sens mais que je n’ai pas envie de faire, ça reste une obligation.

Le plaisir

- Et on ne pourrait pas imaginer un juste milieu entre le « faites-vous plaisir » libéral et la conception stakhanoviste du travail ?

- Le plaisir, c’est libéral ? Ce n’est pas libertaire ?

Maxime

Il me reste encore un an à faire. Je ne sais pas trop comment envisager la suite. La légitimité que donne le Master nous autorise à faire à peu près ce qu’on veut, mais je n’ai pas envie de me limiter au champ architectural, ou comme dit Amélie à la « voie royale ». Je pense qu’on peut être plus utile ailleurs.

Surtout que ça me fait vraiment peur de retourner travailler. Avant l’école d’architecture, je travaillais et ça m’a refroidi, surtout les relations humaines et le système pyramidal. C’est très étrange d’accepter une situation où tu dois obéir parce qu’on te paie. Constamment, il y a une pensée mercantile. Moi, ce sont les autres possibilités qui m’intéressent mais pour y arriver il va falloir être malin.

Franchement, j’espère pouvoir faire autre chose que vivre dans ce monde-là. Heureusement, les débats qu’on entend en ce moment sur l’organisation dans les entreprises et sur la transdisciplinarité me redonnent un peu confiance. Faire partie d’un groupe qui s’approprierait les moyens de production comme en parle Bernard Friot, que j’ai lu avec Amélie, ça, ça me donne envie de travailler. Mon éducation m’a destiné à devenir employé, à suivre le mouvement, sans jamais requestionner les demandes, à faire confiance, non pas en mes compétences mais en les compétences d’un « être supérieur », le patron ou le dirigeant...

J’ai été préparé à la mécanique du travail, du CDD, du CDI, du CV. À être bien gentil, à sourire, à dire merci. À être propre, quoi ! J’ai un costume que je mets pour les enterrements et pour les entretiens d’embauche. C’est la même chose pour moi !

Par contre, il y a un truc qu’on ne m’a pas appris, ce sont les relations humaines au sein du travail. On m’a appris qu’il fallait respecter mon supérieur, mais on ne parle jamais du type de relation que lui doit entretenir avec ses salariés. Ma première année d’apprentissage, j’ai pété un plomb. Si tu savais à quel point les gens te parlent mal ! Et tout le monde trouve ça normal ! C’est presque un rituel : ta première année de travail, tu te fais exploser. C’est le but, ça t’endurcit. Après, tu deviens con avec les suivants, et puis ainsi de suite. Je n’étais pas préparé à ça. Ce serait tellement bien si le travail ressemblait aux relations qu’on a à l’école, quand on essaye de faire des choses entre nous !

Quand je rentre chez mes parents, je vois plein de potes qui, comme moi, ont commencé par un C.A.P., mais qui n’ont pas poursuivi leurs études. Ils trouvent des combines, ils travaillent au black, ils se débrouillent. Il y en a qui ont défriché des parcelles dans la forêt pour faire pousser des légumes... entre autres... D’autres qui pêchent sans permis. Ils s’en sortent très bien. En fait, ils acceptent le système parce qu’ils en explorent les failles. Mais ce fonctionnement montre quand-même leur envie de faire autrement que ce qu’il est convenu de faire. Ils trouvent aussi sans doute du plaisir à pimenter leur vie en prenant des petits risques. Pour autant, j’ai d’autres potes qui recherchent plutôt la sécurité de l’emploi et qui ont été éduqués à ne penser qu’à la stabilité. Mais ni les uns ni les autres n’ont l’idée de questionner le monde dans lequel ils vivent, ça ne fait pas du tout partie de leur culture. Je ne m’attends pas à trouver une entreprise miraculeuse mais j’espère quand même trouver une boîte qui soit un peu différente, dans laquelle j’ai l’impression de participer à quelque chose.

Je finirai juste en citant John Lennon qui, pour répondre à une question à propos du travail, avait dit : « Je voudrais juste être heureux. Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question, je leur ai dit qu’ils n’avaient pas compris la vie.»

Le travailleur indépendant

- Un travailleur indépendant, c’est quelqu’un qui possède ses moyens de production, qui travaille seul et en rapport direct avec son métier, comme un cordonnier, par exemple.

- Ah non ! je dirais plutôt que c’est le mec auto-entrepreneur. Tu le prends pour une petite mission et après c’est fini. Plus personne ne veut payer les cotisations sociales. En gros, tu te démerdes pour cotiser de ton côté. Ça n’a rien à voir avec le romantisme du cordonnier.

Tom

L’année prochaine, j’enchaîne sur un C.A.P. charpente. Après ce Master d’études assez théoriques, ça m’intéresse de me confronter à la matière. Chez les architectes, c’est très à la mode de dire qu’on veut travailler avec les gens « pour qui on fait » mais j’ai surtout envie de travailler avec les gens « avec qui on fait », avec les ouvriers, les artisans. Je trouve que l’architecte ne devrait pas se contenter d’être un travailleur intellectuel déconnecté de la réalité. C’est cette intuition que je veux aller vérifier.

Et puis, j’ai un peu envie de combattre ce tracé préétabli de l’architecte qui sort de l’école et fait sa H.M.O.. Au risque de paraître utopiste, j’ai envie de voir comment faire avancer ce métier sans rentrer dans la logique corporatiste de l’Ordre des Architectes, qui a été créé sous Vichy et qui ne semble pas parti pour nous proposer des mondes meilleurs. On verra si les conditions matérielles me laisseront agir conformément à mon éthique...

Ça m’inquiète un peu, je me demande si je vais y arriver, et en même temps je suis confiant parce que j’ai l’impression qu’il y a des tas de possibilités. Et puis mes parents m’ont appris à me faire confiance. Ils n’ont rien projeté pour moi par rapport au travail, j’ai eu le champ libre et j’ai pu choisir, suivre mes envies. C’est rare que le travail soit présenté comme le moyen de faire ce que l’on a envie. C’est pourtant la question centrale. Bien sûr, on ne va pas se le cacher, je pense que chacun d’entre nous a envie de gagner de l’argent, mais on va dire, « de manière honnête ». Je pense par exemple à la « sobriété heureuse » de Pierre Rabhi, c’est une conception dans laquelle on peut trouver une forme d’abondance, dans laquelle tu possèdes les moyens de production de ta nourriture. On vit dans une société qui produit plus qu’elle ne peut consommer et qui gaspille plus qu’elle ne consomme. On aurait tout pour vivre une société d’abondance. Le problème, sans pour autant vouloir rentrer dans le débat sur la lutte des classes, c’est le partage des richesses.

Je pense qu’on est tous à peu près d’accord pour revoir notre niveau de vie à la baisse si ça nous permet d’être en accord avec notre éthique. Mais ces concessions, on ne les fera que si le travail en question n’implique pas qu’on mette au placard ce à quoi on tien le plus : l’expression du plaisir. Pour préparer mon mémoire, j’ai lu des textes de William Morris. Il explique que l’art est l’expression du plaisir au travail. Pour lui, la majeure partie de la population est privée de son rapport à l’art parce qu’elle est privée du plaisir au travail.

C’est cet épanouissement-là que j’espère : qu’il s’agisse de tondre la pelouse, de faire de la conception ou de planter des clous, peu importe. Plus que le fait d’obtenir un salaire, c’est le plaisir que je mets au centre du travail. De cette façon il devient un but en soi. On a tous l’objectif d’être content de se lever le matin pour faire ce qu’on a à faire. Nous, si on est passionné, c’est parce qu’on a la chance de s’engager dans un métier qu’on ne considère pas comme subi. On a envie de changer notre rapport au travail, à la société, de faire autrement. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

Je ne sais pas si nous sommes représentatifs de notre génération. Mes meilleurs amis ont eu à peu près le même parcours que moi mais ils ont choisi d’autres études, IUT - Technique de commercialisation, etc. Ils ne se posent pas forcément de questions sur la redéfinition du travail ou de notre société. On dirait qu’ils arrivent à se contenter du système actuel sans pour autant qu’il ne leur plaise spécialement. Je crois que ce que j’attends vraiment du travail, c’est qu’il devienne autre chose que la définition qu’on lui a collé, c’est-à-dire l’emploi.

Le « retour à la terre » touche toutes les générations. Je connais des jeunes qui ont fait des études d’économie et qui se lancent dans la permaculture, ce qui ne va pas de soi. Et dans un article que j’ai lu, il était question de personnes en fin de carrière qui se rendaient compte au bout de quarante ans que le modèle de vie qu’on leur proposait et auquel ils avaient souscrit jusque-là ne leur convenait plus. Souvent, leur situation économique était un moteur déterminant pour leur reconversion.

Maxime parlait du rapport à un supérieur, je pense qu’on arrive dans une époque, en tout cas je l’espère, où le rapport à l’autorité est de plus en plus contesté, en tout cas le rapport pyramidal.

Mickaël Deseille, Maxime Labrosse, Tom Leblais, Albin Maury et Amélie Tripoz sont étudiants à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Saint-Étienne et membres du collectif Espace 404 qui développe une vision critique des métiers de l’architecture et de la société en général. Espace 404 souhaite engager à travers différents projets, différents médiums, des réflexions sur la viabilité de l’espace contemporain, de sa pratique et de son élaboration.

 

Propos recueillis par Chiche Capon en octobre 2017.

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