Sur le partage des richesses

(et du temps de travail)

Bernard Accol

Le travail, ce serait la santé et comme un bonheur n’arrive jamais seul, il rendrait libre 1.

Pourtant, loin des discours et poncifs lénifiants, l’histoire du temps de travail salarié n’est en rien un long fleuve tranquille. C’est plutôt une histoire mouvementée : conquêtes, défaites, sang versé.

 

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Au sens moderne, le travail salarié naît, grosso modo, avec l’apparition de l’industrie au XIXe siècle. Dans les ateliers, dans les usines, on a besoin de main d’œuvre en quantité.

L’exploitation de l’homme comme ressource n’est pas nouvelle : la traite négrière est parfaitement légale en France depuis 1642. Mais le système esclavagiste2 peut difficilement être rapatrié : il repose sur un racisme qui ne peut s’appliquer dans le contexte métropolitain où les idées révolutionnaires et notamment celles d’égalité et de liberté se sont propagées et continuent d’agiter la société. Ce n’est pas qu’on est plus humaniste que nécessaire, mais on se méfie.

Certes, le salarié du début du XIXe siècle n’est pas un « bien meuble » 3, il a un salaire, son patron n’a pas droit de vie et de mort sur lui. Son sort est-il pour autant bien meilleur ? Sans doute, mais la différence est relative : un salaire qui ne lui permet que de conserver sa force de travail et peu de temps ou d’énergie pour faire autre chose, un statut de citoyen qui reste théorique 4, pas de droit de grève 5, des conditions de vie souvent déplorables et partant, une espérance de vie incomparablement plus faible que celle de ses bons maîtres.

 

Voici d’ailleurs ce qu’affirme le célèbre inventeur du taylorisme en 1911 : « il nous faut dire que l’une des premières caractéristiques d’un homme qui est capable de faire le métier de manutentionnaire de gueuses de fonte est qu’il est si peu intelligent et si flegmatique qu’on peut le comparer, en ce qui concerne son attitude mentale, plutôt à un bœuf qu’à toute autre chose. »

 

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L’évolution des interdictions qui sont peu à peu mises en place légalement permet de comprendre, en creux, ce qui était permis jusqu’à ce qu’elles voient le jour.

Voici un rapide historique qui prend en compte 3 critères : durée légale du temps de travail, congés payés et âge de départ à la retraite.

Il est accompagné de quelques perles d’un discours patronal qui défend avec une belle constance conservatrice la divine liberté d’entreprendre : menaces de la récession, de la concurrence étrangère, de la décadence, de la guerre, de la morale outragée, de l’impossibilité de consommer.

Menaces, culpabilité, chantage et brutalité.

 

Il faut attendre 1841 pour que les enfants de moins de 8 ans soient interdits de travail et que ceux de moins de 13 ans ne travaillent pas de nuit. On limite également la journée de travail : 8 petites h. pour les 8-12 ans, et seulement 12 pour les 12-16 ans. Quant aux plus de 16 ans…

En 1848, la durée légale passe à 12 h. pour tous. Que demande le peuple, cette masse inculte ? Ils n’ont pas le temps de lire ? Ils ne vont pas à l’école ? Non ?

En 1850, les premières retraites apparaissent dans le secteur du chemin de fer (c’est le fameux régime spécial des cheminots, ce qui au passage permet de comprendre sa valeur symbolique et son enracinement) puis, en 1894, dans le secteur minier. Mais il faut attendre 1910 pour qu’un système de retraite par capitalisation prenne en compte un grand nombre de salariés.

1900 est l’occasion d’un autre progrès : la semaine ne doit pas excéder 70 h. de travail et sera encore réduite (60 h. en 1906, 48 en 1919). « Il ne serait pas juste que nous nous trouvions dans un état d’infériorité par rapport aux fabricants allemands » : la phrase ne date pas de 2018 mais de 1897.

1906 : instauration d’un repos hebdomadaire de 24 h.

En 1910, l’âge de départ en retraite est fixé à 65 ans (60 dans certains cas). Ce qui est amusant car la plupart des ouvriers ne vivent pas jusqu’à cet âge.

Femmes, enfants, adolescents qui ne travaillent pas seront « soumis à des influences funestes » nous dit-on.

1936 : Front populaire, semaine de 40 h. et 2 semaines de congés payés. On crie à la fainéantise, au désordre moral, au communisme, à la faillite.

« Le début d’une catastrophe économique sans précédent en France, les congés payés feront plus de dégâts à l’industrie et à l’artisanat que les destructions de la Grande Guerre, dans 3 ans la France sera ruinée. »

 

Après une baisse continue durant un siècle, un gouvernement a enfin le courage de combattre la fainéantise : on repasse à 48 h. Il faut redresser la France. Vichy, 1941. On rend le Front Populaire et son complot de fainéants responsables de la défaite. « l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice. On a revendiqué plus qu’on a servi. On a voulu épargner l’effort ».

 

1946 et son cortège de progrès sociaux nous ramène en 1936 : 40 h. Mais la retraite qu’il était possible de prendre à 60 ans depuis 1928 est dans les faits repoussée à 65. Le Conseil National de la Résistance retient le principe de la retraite par répartition adoptée sous Vichy.

1956 : 3 semaines de congés payés, 4 en 1968 (accords de Grenelle).

1972 : dispositifs de pré-retraite inventés pour les plus de 60 ans, élargis aux plus de 55 en 1980.

1982 : 39 h. et une semaine de congés payés en plus. Retraite à 60 ans pour 37,5 années de cotisation.

1998 : Lois Aubry, 35 h. / semaine. Les plus sourds d’entre nous ont entendu que la France allait sombrer dans le sous-développement à cause de cette loi contraire à la Raison Économique. Le Medef, sûr de son bon droit, veut mener une « guerre contre les 35 h. » et a promis de nommer « des tueurs à la tête du Medef ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Le temps de travail diminue donc depuis deux siècles grâce au progrès technique sans que cela n’affecte l’économie : au contraire, nous produisons infiniment plus de biens et de richesses aujourd’hui qu’en 1850 grâce à la mécanisation, la robotisation, l’informatisation... 6 . Mais alors que cette tendance était continue, elle a été stoppée au début des années 80, la précarité de masse (chômage, CDD, intérim, temps partiels) nous étant justifiée par la « crise économique ».

Pourtant l’argument de la crise ne tient pas. Les PIB des pays occidentaux prennent après-guerre une identique direction : accélération constante de 1960 à 1980 (avec une légère inflexion dans les années Reagan-Thatcher), puis progression plus irrégulière, mais globalement (très) haussière à partir de 1986. Sauf… à partir de 2008 ou la tendance s’inverse. 2008, la crise, la vraie, déclenchée par l’action délirante des milieux financiers qui a su faire éponger ses pertes par les états (ces monstres bureaucratiques qui devaient rester à distance de l’Economie).

La précarisation massive est en fait le résultat d’un partage différent de la richesse : hégémonie de l’idéologie néo-libérale oblige, les gains de productivité 7 ont été massivement convertis en dividendes. Dans les années 70, les salaires diminuent puis stagnent quand la part de l’Excédent Brut d’Exploitation (dans lequel sont comptés les dividendes) augmente. La part de celui-ci a plus que doublé entre 1980 et 2012) 8. La « pression des Marchés » conduit des entreprises à licencier sans raison sinon celle de complaire aux actionnaires : les Dieux ont soif.

 

Cette situation ne tombe pourtant pas du ciel. Elle est le résultat d’un discours (néo ?) libéral datant peu ou proue du XIXe siècle qui a infusé et s’est répandu dans la plupart des sociétés. Ce discours n’a jamais été aussi puissamment relayé et accepté et relève d’une stéréotypie qui ne tient aucun compte des réalités. Ainsi, réduire le temps de travail détruirait notre économie/notre moralité/notre pays ? Pourtant 350.000 emplois ont été créés sur la période 1998-2002 9, et on attend toujours la faillite de la 5ème puissance mondiale.

Essayons un instant d’imaginer un monde où l’on aurait continué de travailler 15 h. par jours, et ce de 8 ans jusqu’à ce que mort s’ensuive, 7 jours sur 7, comme en 1840 ! Quel serait le taux de chômage aujourd’hui ? 30, 40 %? Plus, probablement.

Ce discours s’appuie sur la prétention des économistes orthodoxes à faire Science alors qu’un postulat comme celui du « choix rationnel des agents » 10 devrait suffire à discréditer leur vacillant édifice. Face à cette pseudo-complexité, face à un jargon dont la fonction essentielle est de maintenir à distance le profane, qui ne se sent déposséder de la possibilité d’agir ? D’autant que tout propos contraire est nécessairement « simpliste », ou « populiste » ? Il faudrait, comme Voltaire le fit en son temps avec la chose religieuse, montrer qu’il y a là, surtout, obscurantisme et superstitions et que sous un vernis de « modernité » se dissimule un néo-esclavagisme « décomplexé », une illusoire religion libéralo-consumériste.

Car ce discours n’est fort que de la saine peur qu’il inspire et de la position stratégique dominante de ceux qui le tiennent face à des syndicats fragiles, des salariés « individualisés » (précarité, temps partiels, accords d’entreprise, concurrence entre « prolétaires de tous les pays »), des discours alternatifs inaudibles.

Cercle vicieux : conserver une durée légale la plus élevée possible -et pérenniser la précarité- permet de faire taire les revendications, de conserver des coûts de fonctionnement les plus bas possibles, d’entretenir la peur de ceux qui ont un emploi et l’espérance de ceux qui n’en ont pas.

Sont donc en concurrence ceux qui croient avoir quelque chose à perdre et ceux qui croient avoir quelque chose à gagner. Même illusion, mêmes effets : ceux qui travaillent trop et trop vite souffrent de leurs conditions de travail quand d’autres souffrent de ne pas travailler du tout. Ce sont les deux faces d’une même pièce de mauvais théâtre.

 

Mais je m’emporte. On aurait besoin du chômage pour faire pression sur les salaires, rendre impuissants les syndicats et soumettre les salariés ? C’est sûrement une vision complotiste. Et V. Forrester qui remarquait dans L’horreur économique (1992) que les licenciements boursiers relèvent d’une curieuse logique assez peu humaniste, ou Marx pour qui le chômage est « l’armée de réserve du capital » sont des inconséquents qui doivent être oubliés au plus vite.

 

Nous devons donc continuer de « faire mieux avec moins ».

Et nous rappeler avec Orwell que « la liberté, c’est l’esclavage ».

Mai 2018

 

Bernard Accol a longtemps exercé diverses responsabilités dans de grandes banques françaises.

En 2008, il a abandonné un poste prestigieux pour devenir clown d'hôpital.

1 On voit bien sûr cette maxime inscrite en lettres de fer à l’entrée d’Auschwitz-Birkenau et de Dachau, mais un modèle récent de président de la République française a pu dire lors de la campagne électorale de 2012 : « C’est par le travail qu’on devient libre, c’est l’absence de travail qui est une aliénation ». Il parlait du travail scolaire… Mais difficile de ne pas entendre résonner, entre habile (?) provocation de communicants et clin d’œil à l’extrême-droite, la référence historique. D’autant que la dichotomie travail libérateur/ travail aliénant est centrale dans le moment où émerge le slogan nazi : dans les années trente, ceux qui dénoncent l’aliénation par le travail sont les communistes, les socialistes ou les intellectuels dont on brûlera bientôt, dans un premier temps, les livres.

2 Aboli par le gouvernement révolutionnaire en 1794, rétabli par Napoléon, l’esclavage ne disparaîtra définitivement qu’en 1848.

3Le statut des esclaves est ainsi défini dans le Code Noir, article XLIV : « bien meuble » donc sans droit.

4 Le suffrage censitaire ne sera aboli qu’en 1848.

5 Il faudra attendre 1946 pour que celui-ci figure dans la Constitution !

6 La baisse tendancielle du temps de travail est une réalité pour tous les grands pays industrialisés. La France de 2008 se situe légèrement au-dessus de la moyenne de 6 pays européens (1570 h. par an contre 1555). Où est l’anomalie ? Des ouvriers allemands passent aux 28 h. ? L’Allemagne n’est plus un modèle. La journée de 6 h. chez Toyota (où l’on constate une hausse de la productivité) ? La semaine de 30 h. à Gotebörg et les bienfaits qui en résultent pour tous ? Circulez. Pierre Gattaz sait bien, lui, d’où vient le chômage : un code du travail trop compliqué, les 35 h. et l’école « qui ne fait pas son travail ».

 

 

 

7 Ces gains peuvent servir à:

1) améliorer les conditions de vie de ceux qui produisent les richesses (on travaille moins pour le même niveau de production)

2) augmenter les salaires.

3) permettre d’investir dans l’entreprise.

4) être convertis en dividendes.

 

8 La part de l’investissement est de plus en plus faible et les dividendes versés aux actionnaires augmentent : fin des années 1980, les entreprises distribuaient 30 % de leurs bénéfices en dividendes. 85 % en 2012. Fin 80, l’investissement représente deux fois les dividendes. En 2012, les dividendes représentent 2,6 fois l’investissement.

9 Bilan officiel des 35 h. (DARES, service statistique du ministère du Travail confirmé en 2016 par un rapport de l’IGAS)

10 Cette théorie affirme la rationalité absolue de l’homo œconomicus : ses choix résultent d’une analyse rationnelle parfaite, et ces choix individuels déboucheraient nécessairement sur le bien-être social.

2003 est une année faste : la « réforme Fillon » allonge la durée de cotisations à 42 ans. On cherche à aligner les « privilèges » de la fonction publique sur le régime général.

Suppression du lundi férié de Pentecôte. Faut être solidaire. Avec qui, déjà ?

« Le temps libéré par les 35 h., c’est de la violence conjugale et de l’alcoolisme en plus. » (Nicolas Baverez, journaliste objectif, 2003)

2010 : l’âge légal de départ à la retraite est repoussé à 62 ans pour 41,5 années de cotisations. Ceux qui ne les ont pas peuvent gaiement continuer de travailler jusqu’à 67 ans. Cette réforme sera approfondie en 2012.

2007 : le gouvernement Fillon veut faire « travailler plus » (pas les chômeurs, mais ceux qui ont un travail, allez comprendre !) et défiscalise les heures supplémentaires ce qui remet en cause, de fait, les 35 h.

En 2015, E. Macron, devant un public de qualité (université du Medef), s’avoue favorable à une remise en question de la durée légale fixée à 35 h. Standing ovation. L’histoire ne s’arrête donc pas là.

 

D’ailleurs, grâce à la récente réforme portée par le gouvernement Philippe, Peugeot « propose » ces jours-ci à ses « collaborateurs » de travailler 37h45 au lieu de 35 : 7,8 % de travail en plus pour une augmentation du salaire de... 2,8 %.

1993 : début de la contre-offensive : le gouvernement Balladur réforme les retraites brutalement. 40 années de cotisation sont dorénavant requises.

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