Réinventer le travail

 

Dominique Méda

 


Nous vivons aujourd’hui une double crise : une crise de l’emploi, qui se manifeste par le très haut taux de chômage que nous connaissons depuis plus de trente ans - qui laisse des pans entiers de la population exclus de l’accès à ce qui reste considéré comme une norme, avec un nombre de personnes au chômage de longue durée de plus en plus élevé ; et une crise du travail, infiniment moins commentée en raison même de l’existence de ce haut taux de chômage, qui fait obstacle à l’amélioration des conditions de travail, à l’augmentation des salaires mais aussi plus généralement à la critique du travail tel qu’il est. Elle existe pourtant bien, comme en témoigne par exemple la dernière enquête de la CFDT, selon laquelle, si 77% des Français se disent heureux au travail, 40% des ouvriers et des employés considèrent tout de même que « le travail délabre ». Les enquêtes « conditions de travail » françaises et européennes mettent en évidence la grande médiocrité des conditions de travail en France, la proportion élevée de personnes se plaignant de burn-out, de fatigue, de stress, d’absence de sentiment du travail bien fait et faisant état de l’absence de sens de leur travail.


À la critique radicale du travail (et de la croissance) qui s’était développée dans une partie des pays occidentaux dans les années 1970, (r)amenant dans le débat public les notions de limitation de la
consommation ou d’autogestion, prônant un déploiement de la citoyenneté dans l’entreprise et une réduction forte du temps de travail au nom à la fois du caractère hétéronome, sinon aliéné, du travail et de l’expansion d’autres activités porteuses de sens - qu’il s’agisse des activités politiques, amicales, familiales, de loisirs - a succédé une période de glorification de l’entreprise et du travail tel qu’il est dans un monde dominé par la compétition internationale et l’obsession de la compétitivité.


Paradoxe majeur, alors même que les mondes rêvés du XIXe siècle étaient dominés par l’abolition du salariat (considéré comme une condition indigne, proche du servage) et le paradigme de l’association et de la coopération, le salariat est devenu une situation profondément désirée.


Le constat amer d’Habermas, regrettant la dépolitisation de la société et l’expansion du paradigme productiviste – «  le citoyen est dédommagé pour la pénibilité qui reste, quoi qu'il en soit, attachée au statut de salarié, même s'il est plus confortable ; il est dédommagé par des droits dans son rôle d'usager des bureaucraties mises en place par l'Etat-providence, et par du pouvoir d'achat, dans son rôle de consommateur de marchandises » (1990) - semble désormais daté. Les critiques les plus nombreuses concernent aujourd’hui la précarité de l’emploi bien plus que l’absence de sens ou l’aliénation du travail. Certes, on observe dans la société et notamment parmi les plus jeunes (surtout les plus diplômés) une remise en cause de la hiérarchie et une aspiration à créer sa propre entreprise, certes, les nouveaux gourous du management louent les entreprises libérées et les organisations plates et réticulaires, mais on ne trouve plus guère trace des critiques du travail tel qu’il est et d’une réflexion partagée sur l’avenir du travail rêvé. Le travail libéré se confond désormais avec la libre entreprise de soi.


Tout se passe comme si la critique avait été complètement récupérée et digérée par la société capitaliste : la domination quasi absolue du capital sur le travail et la détermination complète de ce dernier par l’exigence de rentabilité du premier n’est plus remise en cause de manière centrale, notamment depuis qu’il est communément admis que l’épisode soviétique aurait démontré la caducité des solutions reposant sur l’appropriation commune des moyens de production ;  la critique du salariat se confond avec l’apologie de l’auto-entreprenariat et de la transformation de l’individu en entreprise ; l’automatisation est censée certes détruire des emplois mais surtout libérer les humains du travail et transformer ce dernier en activité de libre déploiement de ses capacités ; le travail apparaît, sans que les conditions de réalisation soient décrites, comme l’arène dans laquelle les individus peuvent faire montre de leurs capacités et susciter l’admiration. Nous serions donc entrés dans le monde rêvé par Marx - un monde où le travail est libre et devient « premier besoin vital », où chacun participe à l’œuvre commune et où les productions sont « autant de miroirs tendus l’un vers l’autre » - sans avoir radicalement changé les conditions d’exercice du travail.


Qu’en est-il vraiment ? Certes les enquêtes montrent qu’aujourd’hui, dans les sociétés occidentales, le travail est considéré comme « très important ». La France fait partie des pays dans lesquels la proportion de personnes à l’affirmer est la plus nombreuse. On attend du travail un revenu mais aussi des possibilités de continuer à apprendre, du lien social, un lieu où faire montre de ses capacités. Mais la satisfaction de ces attentes est mitigée et surtout très socialement différenciée. Si pour certaines professions (notamment artisanales, artistiques, libérales) ou certaines fonctions (de cadre ou de chef d’entreprise), le travail est très satisfaisant et synonyme d’expression de soi, pour un grand nombre d’autres, le travail reste principalement un gagne-pain et une activité dont les modalités d’exercice, les horaires et le contenu restent imposés. L’emprise du travail sur la vie reste forte du fait, soit évidemment du chômage, soit de l’insécurité de l’emploi qu’impliquent les contrats à durée déterminée, les missions en intérim, le statut d’intermittent, soit d’horaires atypiques, soit encore de statuts comme celui d’auto-entrepreneur qui, sous couvert d’autonomie et de liberté, exige des travailleurs de très longues heures de travail pour de faibles revenus.


Trop souvent, l’emprise du temps de travail sur la vie se double d’une absence d’autonomie dans l’exercice même du travail, les modalités concrètes de celui-ci étant définies strictement : certes, nous sommes en partie sortis du taylorisme, bien qu’un grand nombre d’entreprises de biens ou de services (commerce, centres d’appel…) soumettent leurs employés à un tel régime, mais le management par objectif et les nouvelles formes d’organisation du travail diffusées depuis les années 1980 contraignent aussi considérablement l’activité des salariés. Aujourd’hui, avec le développement du travail assisté par ordinateur, une partie des salariés voit le rythme de son travail entièrement commandé par des algorithmes qui amplifient la déshumanisation du travail, comme l’a montré Simon Head. D’une manière générale, on peut craindre que l’automatisation, loin de rendre le travail plus agréable, ne le contraigne encore un peu plus, tant que ce que recommandait la philosophe Simone Weil ne sera pas mis en place : « Jusqu'ici les techniciens n'ont jamais eu autre chose en vue que les besoins de la fabrication. S'ils se mettaient à avoir toujours présents à l'esprit les besoins de ceux qui fabriquent, la technique entière de la production devrait être peu à peu transformée ». Mais aujourd’hui, la double pression du chômage et de l’automatisation pèse sur l’ensemble des conditions d’exercice du travail qui sont censées devenir toujours plus flexibles.


Dans le travail actuel, les salariés ne participent en rien aux décisions stratégiques qui concernent tant la nature de la production que ses modalités concrètes : que produire, où produire, comment ? Ces décisions appartiennent soit aux actionnaires, soit aux dirigeants des entreprises publiques ou privées, soit aux dirigeants des administrations. Certes, les salariés participent, par le biais de leurs représentants et des organisations syndicales, à un certain nombre de décisions concernant certaines modalités de travail. Mais à part les moments d’intenses négociations qui ont accompagné les lois de réduction du temps de travail, les salariés ont peu eu leur mot à dire. L’intensité de la compétition internationale et le poids du chômage sont tels que cette double contrainte, de forme et de fond, qu’exerce le travail sur l’ensemble de la vie, n’est pas remise en cause. On veut avant toute chose « avoir un travail », le reste venant ensuite.


Faut-il, doit-on vouloir plus aujourd’hui que la simple adaptation à la mondialisation, comment et pourquoi ?


Dans Adieux au prolétariat, André Gorz avait mis en évidence que la détermination de la production par le Plan pouvait être source d’une aussi grande hétéronomie que celle par le Marché. Pour lui, le travail est et restera hétéronome : « J’appelle sphère de l’hétéronomie, écrit-il, l’ensemble des activités spécialisées que les individus ont à accomplir comme des fonctions coordonnées de l’extérieur par une organisation préétablie ». L’hétéronomie du travail est le prix à payer pour l’efficacité productive. Et c’est bien parce que le travail est devenu définitivement hétéronome que nous devons nous en libérer et réduire la place occupée par le « travail-emploi » en faveur des activités autonomes qui portent leurs fins en elles-mêmes. Faut-il dès lors, comme le suggérait Gorz, tenter d’obtenir les gains de productivité maximum et réduire le temps de travail à due proportion, en prenant soin de partager équitablement celui-ci autour d’une norme d’emploi plus courte, en utilisant le temps libre à développer ce qu’il appelle les belles activités autonomes et le travail pour soi ? La réduction du temps de travail est certes un objectif désirable en soi.

Elle permettrait de redistribuer le volume de travail disponible à tout instant sur l’ensemble de la population active et aurait pour avantage évident de libérer des blocs de temps utilisables pour l’éducation, la culture, la politique, le loisir de tous mais également d’inciter les hommes à prendre en charge leur part des tâches domestiques et familiales et de contribuer ainsi à l’égalité effective entre hommes et femmes.


La crainte que l’on peut avoir est néanmoins que ces intenses gains de productivité ne contribuent à dégrader un peu plus les conditions d’exercice du travail comme le signale opportunément Gadrey. Mais on peut craindre également que, toujours plus subordonné aux intérêts de quelques grandes multinationales et à la logique de financiarisation débridée, le travail ne soit de plus en plus aliéné, qu’il s’agisse des conditions d’emploi ou du contenu de l’activité et qu’il soit de plus en plus difficile pour les travailleurs de préserver des législations nationales du travail mises en concurrence les unes avec les autres. De plus en plus, la quantité et la qualité du travail dépendent de décisions prises en dehors des contextes nationaux et on peut craindre que la logique classique, visant à ne payer que le temps de travail exactement effectué et pas plus, ne se répande.


Difficile dès lors de réduire seulement le temps de travail sans vouloir aussi changer le travail et plus généralement les règles qui organisent le travail. Deux voies pourraient/devraient donc être ouvertes en sus de la réduction du temps de travail. D’une part, il importerait de promouvoir des règles internationales impératives, donc des institutions capables d’édicter et de faire respecter des règles strictes en matière de travail décent, s’imposant aux règles du commerce international ou intégrant celles-ci, comme le prévoyait la charte de la Havane portant création de l’Organisation Internationale du Commerce en 1948. Seules de telles règles permettraient de faire obstacle au dumping social et d’autoriser la mise en place d’un régime de travail réellement humain. Dans le même ordre d’idée, mettre un frein à la libre circulation des capitaux, dont même le FMI reconnaît qu’elle est en train de détruire la cohésion des sociétés, serait extrêmement nécessaire. Ensuite, il est sans doute temps, comme nous y invitent aujourd’hui plusieurs chercheurs, de remettre en discussion la question centrale de la propriété des entreprises et de la promotion d’entreprises gérées par leurs salariés. Dans un monde où la production est un acte public aux
conséquences lourdes, qu’il s’agisse de l’environnement ou de la cohésion sociale, il n’est plus possible de laisser quelques individus décider de la nature, de la quantité et de la qualité de celle-ci. Si nous devons reconnaître pleinement l’échec des expérimentations soviétiques, rien ne nous empêche de continuer à explorer les voies ouvertes par le socialisme dit utopique du XIXe siècle et de promouvoir des alternatives à un capitalisme qui a largement montré ses limites.

Dominique Méda

 

Dominique Méda est professeure de sociologie à l’Université Paris-Dauphine. Elle est directrice de l’IRISSO (Institut de Recherches en Sciences Sociales) et titulaire de la chaire Reconversion écologique, travail, emploi au CEM/FMSH.

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