L’Année du zombie

 

Matthieu Garot

 

 

Dans un célèbre ouvrage datant de 1972 et traitant de capitalisme et de schizophrénie – ouvrage résolument anti-œdipien et pro-schizoanalytique – les verbeux auteurs, un certain Félix et un certain Gilles, disent que :

1 G. Deleuze et F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972, p. 401.

2 G. Deleuze, Cinéma. 1. L’Image-mouvement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1983, p. 243.

3 G. Deleuze et F. Guattari, Mille plateaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 401.

« La mort imminente, diffuse, absorbée, tel est l’état que prend le signifiant dans le capitalisme, la case vide qu’on déplace partout pour boucher les échappées schizophréniques et faire garrot sur les fuites. Le seul mythe moderne, c’est celui des zombis – schizos mortifiés, bon pour le travail, ramenés à la raison. En ce sens, le sauvage et le barbare, avec leur manière de coder la mort sont des enfants par rapport à l’homme moderne et son axiomatique. »1

L’assertion – dont il est difficilement possible de réprouver l’esthétique incantatoire qui s’en dégage – agit à sa lecture (mainte fois répétée) comme un puissant hypnoïde… Elle a, dans sa formulation, un quelque chose d’à la fois fascinant et énigmatique et porte, dans sa radicalité expressive, une valeur prémonitoire que les décennies qui suivront ne démentiront pas, bien au contraire. Les zombies sont partout…

 

Les morts-vivants ont envahi aujourd’hui l’ensemble de notre culture occidentale et de ses supports : cinéma, télévision, littérature et bandes dessinées, musique, jeux vidéo et monde virtuel, publicité, même l’espace public de la rue avec ces étranges Zombie Walks, et sur la toile ils sont partout… C’est jusqu’aux sciences humaines et sociales qu’on les voit débarquer : en 2012, le sociologue québécois Maxime Coulombe en a fait un essai avec sa Petite philosophie du zombie ; l’année suivante, c’est à Vincent Paris, autre sociologue québécois, de proposer un Zombies - Sociologie des morts-vivants… Incoercible pandémie !

 

Les monstres, cette aberration de la nature, quels qu’ils soient, ont toujours besoin d’un écosystème spécifique dans lequel ils vont pouvoir prospérer. Et c’est sur nos écrans qu’aujourd’hui vivent et s’épanouissent tout particulièrement ces monstres typiques de nos modernités, trouvant là, la meilleure des niches écologiques possibles à leur prolifération.

 

Pour autant, ce zombie-là – celui que l’on voit partout – n’est pas n’importe quel zombie : c’est le zombie romérien. Mais rien à voir avec Eric Rohmer de la Nouvelle Vague, même s’il faut avouer que l’image de la « vague » illustre bien les déferlantes successives de la masse informe mais mouvante des zombies contre les digues qui protègent les contreforts de la cité des hommes (à revoir : ces scènes marquantes de World War Z de Marc Forster sorti en 2013, adaptation au cinéma du best-seller de Max Brooks). Non rien à voir… Car c’est à George A. Romero – qui nous a quitté le 16 juillet 2017 – que nous devons ce monstre mythique nouveau.

 

Le zombie romérien, mort-vivant en putréfaction, vociférant et grommelant, terriblement agressif, dont on ne peut se débarrasser qu’en détruisant son cerveau (le fameux headshot), naît véritablement en octobre 1968 avec la sortie de Night of the living Dead, premier volet de sa saga qui en comporte six. C’est toujours en masse qu’ils rôdent. Un magma informe revenu d’entre les morts, sans centre ni marge, poussé par un besoin irrépressible de se nourrir de la chair et du sang des vivants. L’expansion de cette masse est infinie et sans limite, absorbant tout sur son passage. George Romero a su proposer avec génie, en les réinterprétant, les thèmes de la peur de l’invasion contagieuse et l’angoisse de la fin du monde : villes en ruines ; anomie sociale ; cannibalisme et pandémie ; hyperréalisme de la violence avec un goût certain pour les détails de type gore.

 

Alors, depuis cette date, les zombies romériens anéantissent les institutions des démocraties ultralibérales : famille, armée, religions, économie de marché et, bien sûr, l’hyperconsommation… La réputation de fable politique va coller à ce classique du cinéma d’horreur, malgré le refus de toute intentionnalité de son auteur qui n’y verra, pour sa part, qu’un souci de réalisme. C’est que le contexte de l’année 1968 – la guerre du Viêt-Nam, les assassinats de Martin Luther King et Bob Kennedy, les émeutes raciales de Chicago et Baltimore – orientera définitivement la dimension métaphorique du film : une allégorie du désenchantement, du pessimisme ambiant jusqu’au désordre, d’une société américaine en proie à ses angoisses et à l’impasse. L’œuvre va dépasser son créateur et sa créature lui échapper comme Victor Von Frankenstein. C’est la naissance d’une figure politique de l’horreur.

 

Cinéphile averti, Gilles Deleuze – car c’est de ce Gilles-là dont il s’agit, l’un des deux coauteurs de notre célèbre ouvrage – est celui qui se réclamait de la Pop’philosophie et, à ce titre, il n’avait pas manqué d’observer son avènement. C’est dans le clair-obscur des écrans des salles de cinéma à l’aube des années 70 qu’ils vont naître, à l’heure du déclin du vieil Hollywood, de son trépas, très à la marge, en périphérie, dans l’antre des films de série B américaine : « ce centre actif d’expérimentation et de création »2.

 

Mais, tout aussi incantatoire que prémonitoire qu’elle soit, cette assertion exige une explication. Si le zombie est un mythe, l’est-il au sens lévi-straussien du terme, au même titre que ceux que le maître ethnologue collationna auprès des peuples amérindiens ? Sûrement pas. Ce qui vaut pour une microsociété tribale unifiée ne peut s’appliquer, en tous points, à une société urbaine marquée à la fois par son multiculturalisme et sa dimension historiale. Est-il un mythe à l’égal de celui de Narcisse et de Sisyphe, de la Caverne platonicienne ? Ou encore de Faust ? Rien n’est moins sûr. Frankenstein ou Dracula, alors ? On s’en rapprocherait un peu plus. Notre époque est surproductrice en mythe et à l’heure de la culture globale et de la société du spectacle, le glissement de sa fonction d’ouverture mythopoïétique à la clôture idéologique est grand (mais non irréversible) – tel le jeu du politique et de la récupération des figures mythologiques –, où par temps de crise : au récit des origines s’est substitué l’angoisse de la fin… jusqu’à l’obsession. Le mythe devient avec ce glissement symptôme ; un symptôme au sens psychanalytique du terme c’est-à-dire une formation de compromis : forme qu’emprunte le refoulé pour être admis dans l’ordonnancement des représentations en faisant retour dans et par le symptôme. Le refoulé y est déformé par la défense jusqu’à en être méconnaissable pour être acceptable. Le zombie est un mythe de notre temps et aussi un symptôme. Un mythe moderne, à l’instar des Soucoupes volantes analysées à son époque par Carl G. Jung en 1961, ou celui encore de Superman qu’Umberto Eco nous a décrypté en 1978 (au moment même de sa sortie au cinéma, avec Christopher Reeve, magnifique, sous la direction de Richard Donner ; la crise libère les monstres mais fait naître aussi les super-héros). L’invasion zombie serait-elle à notre civilisation occidentale ce que le mythe des invasions barbares furent au déclin de l’empire romain ? Un mythe, un récit, où nos origines rejoignent notre fin ? La question restera posée…

 

Voilà qu’en 1980, avec Mille Plateaux, second opus de Capitalisme et schizophrénie, nos verbeux auteurs – toujours eux – récidivent :

 

« Il est bien vrai que la guerre tue, et mutile affreusement. Mais elle le fait d'autant plus que l'Etat s'approprie la machine de guerre. Et surtout l'appareil d'Etat fait que la mutilation et même la mort viennent avant. Il a besoin qu'elles soient déjà faites, et que les hommes naissent ainsi, infirmes et zombies. Le mythe du zombie, du mort-vivant, est un mythe du travail et non de la guerre. La mutilation est une conséquence de la guerre, mais une condition, un présupposé de l'appareil d'Etat et de l'organisation du travail. »3

 

Le zombie est un attracteur. Plus encore… Il attracte, condense et révèle à la fois les angoisses liées à notre condition d’hommes et de femmes dans l’hypermodernité. Le zombie raconte dans sa chair putride – triste vaguant en guenilles – l’histoire de la révolution industrielle en Occident : depuis l’esclavagisme colonial jusqu’aux délocalisations sauvages de l’actuel néo-ultralibéralisme (appellation inédite, espérons-le !), en passant par les divisions taylorienne puis fordienne, du travail à la chaîne. Comme dans Metropolis de Fritz Lang (1927), ce sont ces hommes creux aux allures ternes et cadencées ; armées de travailleurs sans noms aliénés à la Moloch Machine ; sacrifiés de l’hypercité de l’an 2028… Ou encore, Charlot dans Modern Times (1936) agissant déjà comme un zombie, trépané.

 

En 1998, en s’appuyant solidement sur la pensée Hannah Arendt, Christophe Dejours décrivait l’avènement généralisé – « globalisé » serait le terme consacré – de ce « mal ». Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale est son ouvrage majeur. Psychiatre, psychanalyste et professeur au Conservatoire national des arts et métiers, il décrivait et montrait comment les nouvelles formes d’organisation du travail dans nos systèmes de gouvernements plus ultralibéraux que démocratiques avaient des effets dévastateurs sur l’ensemble de notre société et comment chacun d’entre nous (travailleurs, travailleuses) en tolérant l’intolérable et s’adaptant à n’importe quoi, collaborons comme par contagion. Cette violence qu’exercent sur nous les dérives incontrôlables du capitalisme porte le nom – barbarisme ou néologisme – de « normopathie ».

 

C’est une aliénation qui s’est aujourd’hui très largement répandue et qui ne se réduit plus au seul ouvrier de l’usine de l’entre-deux-guerres. Le travail dans son ensemble s’est lui-même aliéné à ce mode de production capitaliste exponentiellement sans limite. Malade d’idéologie gestionnaire, il est devenu un espace schizoïde traversé par une multiplicité d’injonctions managériales paradoxales. Habiter cet espace (si tant est que cela soit possible) impose une expérience-limite de torsions et de distorsions subjectives qui peuvent aller jusqu’à la rupture dans les corps (car, dans les impasses de subjectivation, où la « mort » est en jeu, c’est bien souvent le corps qui prend radicalement le relais). Tel est le burn-out, le bien nommé : claquage et combustion. C’est ce qu’Alain Supiot, professeur au Collège de France et juriste spécialiste du droit du travail, nomme si justement la déshumanisation du travail et de la perte de son sens.

 

L’analyse du mythe moderne du zombie éclaire les soubassements idéologiques de notre culture occidentale, ce qui la travaille en sous-main, la tord et la tiraille : l’emprise de ce néo-ultralibéralisme sur nos vies quotidiennes dont la férocité et l’avidité n’a rien à envier aux zombies romériens. Le néo-ultralibéralisme n’est rien d’autre que le nom de cette dérive idéologique folle du capitalisme bien installée, une dérive ou plutôt un délire inflationniste, collectif, qui caractérise le narcissisme hypermoderne. Avec la postmodernité est née l’illusion de la fin de l’histoire, de la fin des grands récits, c’est-à-dire, pour le dire autrement, le paradoxe de l’illusion de la fin des illusions. C’est un récit d’absence de récit, une illusion négative et une idéologie qui ne se laisse pas penser comme telle et qui, pis encore, n’interdit pas de dire mais empêche de penser.

 

L’exclusion – celle-là même qui fabrique l’être-sans dudit SDF – est devenue le nouveau grand récit, sous fond de précarisation de nos sociétés, avec son pendant, plus insidieux et pervers, l’aliénation hypermoderne de notre condition bien assurée de normopathe. Entrés dans le capital et l’économie de marché, nous sommes advenus au statut d’objet matériel parmi tous les autres artéfacts de production humaine… voués à l’obsolescence. Alors, aliénés plutôt qu’exclus. Zombies-du-dedans plutôt que zombies-du-dehors. Ils ne sont que les rejetons métastasés de ce massif idéologique qui ne se dit pas comme tel…

 

Sous les pavés, la plage ! Et sur l’asphalte… les zombies. Il y a cinquante ans c’était 1968, année de toutes les contestations en France et outre-Atlantique, mais c’est aussi l’année de naissance de cette figure politique de l’horreur avec Night of the Living Dead de George Romero. C’est qu’à chaque époque son ou ses monstres (on a les monstres qu’on mérite). Le Romantisme noir du XIXème siècle voyait le sacrement du vampire puis de Frankenstein. Notre époque hypermoderne célèbre dorénavant les goules errantes et morts-vivants en putréfaction… Cinquante ans après Mai 68, l’avènement du travail jetable, « liquide », pour reprendre un qualificatif propre à Zygmunt Bauman, fera de 2018 l’année du zombie !

 

 

Matthieu Garot est psychologue clinicien et psychanalyste.

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