Entretien avec

Camille Saint-Jacques

(1) Saint-Augustin, Confessions, XI, 14, 17.

Comment travaillez-vous ?

 

Je comprends bien le sens de la question mais, si vous le permettez, je répondrais simplement que je ne travaille pas. Il s’agit pour moi de bien insister sur mon refus de considérer l’art comme un « travail ». Il est vrai qu’aujourd’hui, dès qu’on évoque l’activité artistique, la notion de « travail » fait absolument consensus. Elle est sans cesse utilisée au point qu’il semble même incongru de la remettre en cause. Cependant, je crois que le moment est venu, justement parce que depuis quelques années, ce mot que les artistes reprennent à tout va fait problème dans le reste de l’espace social. Les débats récents sur le revenu universel ou sur la taxation des robots développent les réflexions plus anciennes sur la diminution nécessaire du temps de travail, sur les délocalisations et plus anciennement encore, à l’époque des Trente Glorieuses, sur « le temps libre » et la « société des loisirs ». Au train où vont les choses, les artistes seront-ils les derniers à se revendiquer « travailleurs » ou « professionnels » !

 

Je pense qu’il est temps pour nous de repenser la place sociale de notre pratique artistique, un peu comme les organisations syndicales, les sociologues et les économistes tentent d’imaginer une société qui ne serait plus fondée sur le salariat ou l’emploi unique.

 

Le fameux : « vit et travaille à… » qui introduit toutes les biographies d’artistes n’est pourtant pas si ancien que cela. Au XVIIe siècle, les académiciens se sont battus pour ne plus être assimilés aux artisans obligés de vendre leur travail selon un tarif fixé par la corporation. La libéralité qu’ils revendiquaient avait pour but de les affranchir des règles collectives, offrant ainsi à chacun la possibilité de vendre son œuvre sans avoir à justifier son prix par rapport à des tarifs communs. Le statut d’artiste vocationnel qui résulta du mouvement académique perdure encore aujourd’hui, mais le capitalisme bourgeois a remplacé le monde aristocratique de l’Ancien Régime où il était de bon ton de ne pas déroger et de laisser le travail au Tiers-État. Avec la massification de l’éducation et l’augmentation du temps libre, le nombre d’aspirants artistes n’a cessé de croître et leur position sociale n’a cessé, elle, de se dégrader. S’il était acceptable dans une famille bourgeoise du début de XXe siècle d’avoir un fils artiste, aujourd’hui, la même vocation dans un milieu plus modeste est une légitime source d’inquiétude. Les classes moyennes voient dans l’aspiration à une carrière d’artiste un risque réel de déclassement et de précarisation. C’est pour s’assurer un statut social respectable que les artistes ont donc réagi en revendiquant que leur pratique soit de nouveau considérée comme un travail, une profession comme une autre, afin de ne plus courir le risque de la marginalisation. Toute la lutte des intermittents du spectacle, par exemple, vise clairement à faire reconnaître par le reste de la société une place à part entière pour ces artistes et la nécessité de mutualiser leurs assurances sociales. Le « vit et travaille à… » des notices biographiques trahit donc une demande de reconnaissance sociale, à défaut d’une reconnaissance artistique. C’est une manière de dire qu’on est professionnel(le) et non pas seulement « amateur », qu’on est inscrit à la Maison des Artistes, qu’on a un atelier, voire une galerie, etc. Mais cette évolution est funeste car elle soumet l’artiste au marché et transforme l’œuvre en produit de luxe comme un autre. De ce point de vue, il est frappant que la collusion entre l’industrie du luxe et le marché de l’art – particulièrement évidente en France – n’attire pas davantage notre attention. Insensiblement, la revendication d’une professionnalisation de la pratique artistique, la représentation de celle-ci comme un « travail », font de l’œuvre un produit qui présente l’avantage sur les autres articles de luxe de ne pas être fiscalisé, d’être très spéculatif et de permettre le blanchiment d’argent sale.

 

Pour ma part, je récuse donc tout ce qui relève du travail en ce qui concerne l’art. Je travaille pour gagner ma vie, mais je n’attends rien de tel de la pratique artistique. Je n’ai besoin d’aucun statut, d’aucune reconnaissance. J’ai renoncé à l’atelier, à la peinture à l’huile, je peins sur papier, à l’aquarelle, chez moi au milieu des activités ménagères. Je ne dis pas que c’est une fin en soi, mais c’est la seule manière que j’ai trouvé d’adapter ma pratique à mes conditions de vie. Demain peut-être, reviendrai-je à l’huile, à la sculpture, mais je ne modifierai pas mon mode de vie pour une question technique. Il m’importe que ma pratique artistique soit en harmonie avec ma vie de famille et qu’elle soit économiquement compatible avec elle. En fait, je suis ouvert à tous les possibles, c’est-à-dire que je suis aussi bien prêt à peindre sur des timbres poste dans un placard qu’en grands formats avec une armée d’assistants, peu importe. Ce que je refuse, c’est de me soumettre à une logique de marché, de faire de l’art un métier et de me conduire en professionnel. L’art est pour moi, avant tout, un espace de liberté et je ne suis pas prêt à brader celui-ci pour de l’argent ou une reconnaissance sociale éphémère. Je me tiens farouchement à l’écart de la foire aux vanités qu’est le monde de l’art. Au-delà de l’avis d’une dizaine de personnes que j’aime et apprécie, je n’ai nul besoin de montrer mes œuvres à qui que ce soit. Il me semble que la transmission, la pédagogie de l’art est plus importante qu’une visibilité des œuvres que l’on confond trop avec leur médiatisation. Si mon œuvre devait avoir une quelconque postérité, j’espère qu’elle ne la devra pas moins à l’éthique qu’à l’esthétique.

 

Comment envisagez-vous votre rapport aux différents temps : de travail, d'emploi, temps privé, social, et politique ?

 

Je ne signe pas mes œuvres de mon nom, mais de mon âge. Quotidiennement, je tiens le compte du nombre de jours vécus depuis ma naissance, et c’est ce nombre, en chiffres romains et arabes, que j’indique à la place de la signature. Il s’agit de rappeler à celui ou celle qui regarde la peinture qu’une œuvre d’art est d’abord la cristallisation d’une expérience humaine, d’une durée de vie. Jusqu’à la Renaissance, les créateurs ne se souciaient pas d’indiquer leur nom, en revanche l’art témoignait toujours d’une sensibilité ou de préoccupations métaphysiques. Créer, c’est d’abord répondre à la question du temps, à ces temps que nous vivons, à ceux que nous n’avons pas vécus comme à ceux où nous ne serons plus. Saint Augustin dit avec justesse son embarras devant le temps : « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me pose la question, je sais ; si quelqu’un pose la question et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus » (1). Dans la vie courante, s’il est permis à tous d’avoir une intuition du temps, il nous est impossible d’en avoir une idée autrement que dans le schéma narratif et linéaire du récit. En tant que peintre, il me semble que l’image est une manière, non pas de résoudre, mais de montrer cette aporie. Pour commencer une peinture, il faut que je me noie dans cette question du temps, que je me représente charogne puis poussière et que je m’installe à la fois dans l’indicatif du présent de mon être, dans son passé composé et dans le futur simple de mon non-être. Alors, souvent, je suis pris de vertige et je ne parviens pas à peindre car il me semble que tout est vain. Parfois, au contraire, malgré cette ivresse ou cette langueur métaphysique où la présence se mêle au néant, comme par magie, je trouve là l’énergie de peindre. Je crois que si la peinture ne naît pas de ces moments privilégiés, il ne peut en résulter qu’une vaine décoration.

 

Je réponds donc à votre question en disant que la peinture est pour moi une manière de maintenir à vif un questionnement sur le temps qui, sinon, excède largement mes capacités intellectuelles. Mais je sens bien que ce n’est pas ce temps métaphysique qui est au cœur de votre interrogation. Il me semble qu’elle porte davantage sur l’emploi du temps, la capacité à trouver du temps pour œuvrer en harmonisant celui-ci avec les obligations de la vie.

 

En matière d’art, je n’ai guère d’emploi du temps car cela ressemblerait trop à une contrainte, un travail. Je peins souvent par surprise, étonné d’en avoir encore envie. Lorsque je suis en train, je me dis parfois qu’il est bien possible que celle-ci soit la dernière. Alors, tout en peignant, je songe à l’usage que je pourrais faire de l’espace que je consacre chez moi à la peinture. Même si celle-ci est au cœur de ma vie et de mes pensées, refusant tout statut d’artiste, de professionnel, toute astreinte à un quelconque travail artistique, la peinture advient toujours à mon étonnement comme une épiphanie et je suis le premier surpris de ce que je fais.

 

Souvent lorsque je rencontre un ami, il me demande quels sont mes projets. La création artistique est sans « projet ». La peinture advient ou n’advient pas et ma pratique consiste à me tenir disponible à l’une ou l’autre de ces éventualités sans en privilégier aucune. Il ne s’agit pas d’anticiper le futur, mais d’être totalement présent au monde, ouvert à tous les possibles. Pour le reste j’essaie, comme tout le monde, d’assumer mes responsabilités familiales et sociales. Comme citoyen, je me suis engagé récemment dans la campagne de Benoit Hamon par goût pour l’action politique et aussi par refus de l’apolitisme hautain qui règne dans notre milieu. Cependant, en politique, je n’ai guère d’idées claires et suis souvent à court d’arguments, ou bien ceux-ci me viennent après coup. Mais, j’aime bien distribuer des tracts, parler avec les passants, coller des affiches… Lorsque j’explique cela aux amis, ils trouvent cela bizarre. L’engagement leur paraît contraire à la liberté de l’artiste. Je leur réponds que nous le voulions ou non, nous sommes tous engagés dans la société où nous vivons et que leur engagement dans le marché de l’art est beaucoup plus contraignant que le mien en politique.

 

Au fond, je crois à ce que Camus appelle la « politique de la solitude ». Les créateurs sont seuls, il nous faut donc compenser par l’accomplissement de nos devoirs familiaux, sociaux et politiques. Nul besoin de croire aux lendemains qui chantent. Il suffit de faire sa part, de balayer devant sa porte. Je le fais avec bonheur car cela permet de garder les pieds sur terre.

 

 

Le parcours de peintre de Camille Saint-Jacques est jalonné par l’écriture. C’est la lecture de son manuel Retrouvez le plaisir de la création, l’art vous appartient ! qui nous a donné envie de le solliciter pour répondre à nos questions sur le travail.

Camille Saint-Jacques a toujours aimé pratiquer en parallèle la peinture et la pédagogie.

Il co-dirige également Beautés, une collection d’essais sur l’art contemporain.

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