Ce « récit du travail » est issu d’un entretien avec son auteur dans une démarche de répartition des tâches entre celui qui dit son travail et celui qui l’écrit. C’est une méthodologie mise au point dans le cadre de la coopérative Dire le travail, une structure fondée en 2015 dans une conviction : le bon travail, ça se discute.

 

L’entretien est relativement long. Il s’y dit en tout cas beaucoup plus de choses que ce qui est conservé au final dans le récit. Se rencontrer demande du temps. En l’occurrence, c’était une première rencontre entre l’auteur et moi-même. Il fallait en passer par un temps de prise de contact, d’établissement d’une relation, de vérification d’une écoute mutuelle, de construction d’un minimum de confiance. Il faut aussi du temps pour que la personne qui s’exprime sur son travail explore d’autres territoires que ceux qui lui sont familiers lorsqu’elle parle du travail, aille au-delà de ce qu’elle a à dire en première intention. Chacun parle à la fois beaucoup et peu de son travail : « vous faites quoi dans la vie ? » est une question anodine pour aborder un inconnu ; les récits de la journée de travail envahissent les repas de famille ordinaires. En parler dans la durée, et dans l’objectif d’une publication, invite à déborder les discours attendus, les représentations simples, à se demander sérieusement ce qui marque autant dans le travail.

 

Au cours d’un tel entretien, nous constatons un moment de bascule au bout de trois quarts d’heure, éventuellement une heure : le ton de la voix change. En l’occurrence, le visage a rougi, les yeux se sont embués, lorsque l’auteur a réalisé qu’il ne faisait pas que subir l’urgence, qu’il contribuait aussi à son entretien. À force de parler, on en dit plus que ce qu’on pensait avoir à dire.

 

Pour autant, il ne faut pas abuser du temps : un entretien dépasse rarement une heure trente. Il y a quelque chose qui semble s’épuiser alors, comme si le temps propice était une denrée précieuse.

 

Celui qui a réalisé l’entretien en effectue alors une transcription. Une tâche fastidieuse, chronophage, mais précieuse. Je garde la voix de l’auditeur à l’oreille, je prends le temps de l’écoute, je m’imprègne du propos. Je repère les lignes majeures de l’entretien, des éléments annexes, mais peut-être décisifs qui ont échappé dans un premier temps.

 

Vient alors le temps de l’écriture proprement dite. Non pas d’une traite, mais patiemment construite, en réagencements successifs. J’ai pu éprouver à quel point une dernière reprise doit se faire après, formule consacrée, un passage « au frigo » : une respiration d’une semaine, un mois si on le peut, pour laisser reposer le texte, peut-être plutôt l’esprit de son auteur, et le reprendre avec un regard neuf.

 

Tout cela peut paraître laborieux, mais nous semble donner au final beaucoup de relief aux propos immédiats de l’entretien.

 

 

Patrice Bride est formateur et auteur à la coopérative Dire le Travail. Il assure des prestations d’accompagnement à l’écriture ainsi qu’à la réalisation de publications sur le travail. Il est co-auteur de livres composés de récits sur le travail de fonctionnaires, d’agriculteurs ou de cadres.

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